Préface

Le monde arabe suscite fascination et incompréhension, passion et haine, enthousiasmes et réprobations. Tour à tour paradis ou enfer, il attire autant qu’il éloigne.

Les sites égyptiens jadis noirs de monde sont vides aujourd’hui. Ce monde de quatre cent millions d’habitants, autant peuplé que l’Europe, connaît une mutation sans égale qui est aussi un arrachement à un ordre fixe et immuable dans un monde devenu fluide et parcouru de mouvements accélérés. Aucune partie du globe ne connaît sans doute de tels contrastes entre ordre et chaos, paix et violence, civilisation et barbarie.

La fascination du monde arabe était déjà immense au temps de l’Orientalisme triomphant. De Chateaubriand à Pierre Loti on écrivait sur cette civilisation à la fois proche et lointaine. On peignait ses scènes pittoresques. De Delacroix à Matisse on venait y puiser une nouvelle palette de couleurs, de nouvelles impressions. On collectionnait ses trésors, on en faisait des musées, on reconstituait même à Paris ou à Berlin des architectures antiques ou contemporaines. Très tôt, les photographes ont rendu compte de cette fascination. [Aujourd’hui] l’esprit du temps a muté et le regard porté sur le monde arabe est totalement perturbé par les révolutions politiques et militaires qui l’affectent : indépendances nationales de l’après-guerre, irruption d’Israël, conflits religieux, guerres stratégiques, pauvreté dévastatrice contrastant avec des richesses scandaleuses…

Ordre et chaos.

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Et le regard est devenu multiple : celui mêlé des photographes arabes eux-mêmes et celui des photographes venus d’ailleurs. Il est devenu public, car les images sont présentes partout. Les photographes ont rendu compte de l’état du monde arabe à la fin du 19ème siècle. Il est important qu’ils montrent l’état du monde arabe au début du 21ème siècle et soient placés, par une Biennale d’un nouveau type, sur le devant de la scène internationale de la photographie. Principalement des photographes arabes eux-mêmes observant leur monde, mais aussi des occidentaux, passionnés comme leurs prédécesseurs du 19ème siècle par le monde arabe. Cette multiplicité de points de vue permettra d’élargir l’objet considéré, d’en multiplier les faces et les profils, d’en approfondir les volumes, d’en ouvrir les perspectives.

Tel est le sens que revêt cette première Biennale des photographes du monde arabe qui a été voulue par Jack Lang et à laquelle nous avons associé avec passion nos deux institutions, IMA et MEP, implantées de part et d’autre de la Seine. Avec la participation de partenaires qui se joignent à nous pour renforcer la multiplicité du projet.

Cette Biennale est une Première. Edition après édition, elle va rendre compte de la diversité, de la richesse, des contrastes et des convulsions d’un monde qui sort de son histoire, qui est celle d’une civilisation, pour entrer dans une autre histoire qui sera la sienne propre, et dont l’accouchement est douloureux. Mais la naissance est aussi, et toujours, source de joie.

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